A mon ami Jean

En âme encore tourmentée,
Tu es arrivé dans la vallée,
Décidé à laisser la muse t’inspirer,
Tu posas ton fardeau, te confrontant au gré des éléments.
Tu posas le je, la nature l’apaisant.
Libéré, tu étais vrai !

Nous savions bien que ça n’allait pas fort, que le temps était compté, mais jamais je n’aurais pensé que tu serais parti si vite. A minima par pudeur, et sûrement pour se protéger, car on se connaissait, on a fait comme si de rien n’était. Je ne peux pas conter le nombre de fois où tu m’as accueilli le cœur lourd, tu as su cerner mes maux et m’ouvrir des perspectives nouvelles avec d’autres mots.

Parfois posés à l’ombre des chênes, dans ce théâtre de pierres sèches façonné de tes propres mains, parfois au jardin accompagnés des chats qui nous fascinaient tant, parfois aussi simplement à siroter un café au coin du feu, nous refaisions le monde, nous croisions nos parcours de vie, nous envisagions un monde meilleur, plus juste, plus respectueux de la nature, plus humble, moins fou, plus vrai !

J’ai appris ce jeudi que tu nous as quitté, je ne pourrais plus te dire MERCI. Alors aujourd’hui, non sans émotions, je parcours certains des ouvrages que l’on a partagés. Et je repense aux mots si juste de Rainer Maria Rilke que tu m’as fait découvrir, parmi tant d’autres que tu appréciais.

La solitude est une : elle est par essence grande et lourde à porter.
Presque tous connaissent des heures qu’ils échangeraient volontiers contre un commerce quelconque, si banal et médiocre fût-il, contre l’apparence du moindre accord avec le premier venu, même le plus indigne… Mais peut-être ces heures sont-elles précisément celles où la solitude grandit et sa croissance est douloureuse comme la croissance des enfants, et triste comme l’avant printemps. N’en soyez pas troublé. Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir. Être seul comme l’enfant et seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elles font.
Le jour où l’on voit que leurs soucis sont misérables, leurs métiers refroidis et sans rapports avec la vie, comment alors ne pas continuer de les regarder, ainsi que fait l’enfant, comme chose étrangère, du fond de son propre monde, de sa grande solitude qui est elle-même travail, rang et métier ? Pourquoi vouloir échanger le sage ne-pas-comprendre de l’enfant contre lutte et mépris, puisque ne pas comprendre c’est accepter d’être seul, et que lutte et mépris ce sont des façons de prendre part aux choses mêmes que l’on veut ignorer ?

Rome, le 23 décembre 1903, Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence,
une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir (zu horchen und zu hämmern Tag
und Nacht). Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi-même est un achèvement : l’homme en est peut-être encore incapable.
Là est l’erreur si fréquente et si grave des jeunes. Ils se précipitent l’un vers l’autre, quand l’amour fond sur eux, car il est dans leur nature de ne pas savoir attendre. Ils se déversent, alors que leur âme n’est qu’ébauche, trouble et désordre. Mais quoi ? Que peut faire la vie de cet enchevêtrement de matériaux gâchés qu’ils appellent leur union et qu’ils voudraient même
appeler leur bonheur ? – Et quel lendemain ? Chacun se perd lui-même pour l’amour de l’autre, et perd l’autre aussi et tous ceux qui auraient pu venir encore. Et chacun perd le sens du large et les moyens de le gagner, chacun
échange les va-et-vient des choses du silence, pleins de promesses, contre un désarroi stérile d’où ne peuvent sortir que dégoût, pauvreté, désillusion.

Rome, le 14 mai 1904, Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces
régions fermés à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté.

Viarregio, près Pise (Italie), le 13 avril 1903, Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Et s’il me faut vous dire encore une chose, que ce soit celle-ci : celui qui s’efforce de vous réconforter, ne croyez pas, sous ses mots simples
et calmes qui parfois vous apaisent, qu’il vit lui-même sans difficulté. Sa vie n’est pas exempte de peines et de tristesses, qui le laissent bien en deçà d’elles. S’il en eût été autrement, il n’aurait pas pu trouver ces mots-là.
Votre
Rainer Maria Rilke.

Borgeby Gard, Fladie, Suède, le 12 août 1904,
Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

La mort est grande
nous lui appartenons,
bouche riante.
Lorsqu’au cœur de la vie
nous nous croyons
elle ose tout à coup
pleurer en nous.

Rilke, 1959, 112

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